Les Michabels

45h par semaine à bouffer de l’écran PC. Bonne nouvelle pour moi, les photons, c’est le niveau zéro sur l’échelle des calories. On remarquera, ça ne m’a pas empêché de devenir obèse du travail. Un obèse du travail du type white collar. Un type qui ne se salit jamais les mains, à part quand il renverse son café ou qu’il s’empiffre de croissants au beurre. En gros, un « sur-nourri/sous-entraîné ». Oui, même si je l’aime ce travail, je suis un type qui bosse dans un bureau aseptisé, bien odoré, décoré de fioritures urbanistiquement mignonnes. Bref, c’est pas l’exploration intergalactique. L’obésité du travail. Une maladie grave du XXIe siècle.

Les couleurs artificielles de mon écran m’emmènent aux portes de l’épilepsie. Mon téléphone sonne. C’est Luigi. Il a 2 jours de libre. Je décide que moi aussi. Parce qu’au final, le meilleur moyen d’éviter de devenir obèse du travail, c’est d’arrêter d’en bouffer.  Je sors ma bucket list, et je réalise que ça fait plus de 5 ans que j’ai envie de faire la traversée Täschhorn-Dom. Par mes subtiles dons de manipulateur, j’impose mon projet en mode bulldozer (Caterpillar). Luigi n’y oppose aucune sorte de résistance.

On prévoit de monter par la Rotgrat de l’Alphubel, et d’enchaîner sur la traversée. Comme à notre habitude, on se laisse charmer par notre enthousiasme, et on projette déjà une « Intégrale des Michabels ». Imaginez le menu: on partirait de Täschalp (2’210 m), on grimperait la Rotgrat de l’Alphubel (4’206 m), pour ensuite descendre vers le Michabelbiwak (3’855 m), enchaîner le lendemain sur le Täschhorn (4’491 m), traverser sur le Dom (4’545 m), partir direction de la Lenzspitze (4’294 m), traverser sur le Nadelhorn (4’327 m), poursuivre sur le Stecknadelhorn (4’239 m), enchaîner sur le Hobärghorn (4’217 m), pour finir sur le Dirruhorn (4’034 m) et redescendre côté Saas-Fee (1’800 m). 8×4000 en 2 jours. Tout ça, au final, c’est un peu comme quand tu vas manger gastro. Plein de petits plats, du bon vin, et tu finis bien. Possible? Oui. Est-ce qu’on l’a fait? Non. On a bien tiré sur la corde durant l’été (jeun du travail oblige). On s’est bien engagés, et cette fois, on a juste envie d’avoir du plaisir sans devoir tout engloutir. Des fois, faut juste savoir s’arrêter aux préliminaires. Ca donne envie de se donner encore plus pour la prochaine fois. Parce que la montagne, c’est un peu comme la séduction. Quand tu donnes tout, elle perd son intérêt. Alors que quand t’en gardes un peu pour toi, c’est au final elle qui vient te chercher.

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En rouge l’itinéraire prévu, en bleu, la descente que l’on a prise (après avoir gravi l’Alphubel et la traversée Täschhorn-Dom).

On prend Zoé (mon bus), on se fait une soirée bières/chips/Ovomaltine, et on fait dodo avec une mignonne Alpenblick sur le Weisshorn.

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Le bon vieux combo (celui qui te fait perdre ce que tu gagnes).
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Mais yééé! Zoé qui fait sa belle.

Je réalise que j’ai plus souvent dormi avec Luigi qu’avec mon propre lit à Lausanne ces derniers temps. Une bien belle climbing bromance. Parce que se comprendre sans se parler, c’est pas qu’une affaire de Barbie et Ken. C’est aussi possible avec des allumés comme Luigi. On décolle à 7h du mat, on grimpe la Rotgrat, on fait un selfie de bôfs au sommet, et on arrive au Michabelbiwak 4h plus tard.

 

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Sentier: n. m.: (aussi appelé « approche ») chemin emprunté afin d’atteindre la base d’un itinéraire d’alpinisme.
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Aux grands espaces, petites personnes.
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L’objectif du jour.
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L’itinéraire en question: une échelle vers le Soleil.
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Les fameux blocs qui tiennent par la force du raisonnement.
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Une petite variante de la Rotgrat.
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Luigi qui apprend à mettre un pas devant l’autre (chez les forts grimpeurs, c’est pas toujours évident).
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La minéralité des lieux.
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Adieu!

Arrivés au bivouac, peinards-pépères, on fabrique de l’eau pour se faire une bonne platée de cornettes pesto-gruyère. Le bivouac est bourré de Suisses-allemands, et ça parle plutôt le haut-valaisan. Avec ça, même pas besoin de râpe à gruyère: notre fromage se râpe tout seul à la simple écoute de la douce symphonie de nos confrères (bougres). Une sorte de mélange à mi-chemin entre la suave brutalité linguale, et le rêche caractère du patois régional. Bref, ça fait décoller les tympans. Ultra-violence.

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La tartiflette version broke & stoke.

2h plus tard, on entend les voix (libératrices) de 2 filles françaises qui débarquent. C’est Marion Poitevin et Liv Sansoz. Beau. On va pouvoir communiquer avec des êtres humains. Elles nous demandent où on a pris notre eau. On explique qu’ici, tout à l’air gratuit (même les râpes à fromage). Il y a assez d’eau pour irriguer le Delta du Nil en période de sécheresse. Merci à la prévoyance et à l’organisation des Bourbines.

On se couche tôt car demain ça décolle si tôt qu’on pourrait presque dire tard. Parce que 2h15, « c’est aussi tard qu’il est tôt, et aussi tôt qu’il est tard » (proverbe d’alpiniste).  J’essaie de fermer l’oeil, mais les goblins d’en face font un séminaire larynxo-conceptuel qui ressemble plus à une session de bûcheronnage à tronçonneuses 2-temps qu’au lyrisme des anges. Bercé par cette douce mélopée, je décide de faire le Fritz et de gentiment leur dire de fermer leurs moulins à rêcheries. Ils s’exécutent comme des petits soldats. Quel charisme. Dans une autre vie, j’étais un Fritz, c’est sûr.

2h15. Je me fais insulter par mon réveil. Liv et Marion se lèvent au même temps que nous. On déjeune 4kg de biscuits à 4, et on s’arrache. Liv et Marion, c’est des pros. En gros, elles vivent de la montagne. Nous, on vit pour la montagne. Bon, elles aussi. Mais c’est différent, surtout quand on réalise que leur rythme de croisière se situe au bord de notre pic d’acide lactique. En bref, elles partent comme des missiles soviétiques, alors que de notre côté, ça ressemble plutôt à la balistique des lances-pierres pour enfants (3-5 ans selon la notice d’emballage).

La montée de l’arête Sud du Täschhorn n’est pas dure. C’est très souvent une sorte de sente exposée, plutôt qu’une arête dans le sens valaisan/chamoniard du terme (comprendre: c’est pas l’arête du Diable). L’usage de la corde sur ce genre d’itinéraire titille mon asservissement à la déontologie alpine classique. Parce que sur un terrain aussi délité et parfois bien exposé, la pose de protections est non seulement alambiquée, mais également aléatoire. Sans compter qu’elle nous fait perdre un temps considérable. De plus, lorsqu’on est encordé sans protections, un membre de la cordée qui dévisse entraîne quasiment immanquablement l’autre dans sa chute. Ca ne met pas les statistiques de notre côté. Pas besoin d’avoir fait un post-doc en mathématiques pour comprendre: 1 connard en montagne a 1 probabilité X de chuter. En assumant que les 2 connards de la cordée ont le même niveau technique (désolé Luigi), ils ont donc la probabilité 2X de chuter. Bah oui, puisque la corde les lie (juste pour voir si vous suivez). Ajouté à ça le fait qu’il n’y a pas de protections posées… Bah voilà, CQFD: la corde est l’ennemi, et non plus l’ami (pour d’autre démonstration érudite de ce genre, veuillez appeler le 079 442 48 30).

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Au sommet du Täschhorn (4’491 m).

Nos 2 cordées arrivent finalement en même temps au sommet du Täschhorn. Avec Luigi, on s’est fait péter le caisson. Une sorte de trail-running avec les grosses (je parle des chaussures). Et cette fois, le bon Dieu a mis le niveau du congèl’ sur 7 (échelle de 7).

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Un autre selfie, cette fois-ci avec 2 filles et 2 bôfs (tout contents d’être accompagnés).

 

***

5h du matin. Les étoiles brillent. Et si vite elles périssent. Périssent sous l’emprise de l’Astre sacré. Par sa suave brutalité, il efface la nuit. De ses entrailles, naît l’Aurore aux doigts de rose. Une explosion de lumière venant enrichir la palette de blanc, bleu et gris de cet univers de neige, glace et rocs. Déjà, sans prévenir, se faufile gracieusement la Gelée matinale. De sa robe enchantée, elle mord, impose tout et ne répond de rien. Telle la douceur de l’amante, son travail de séduction prépare ton doux et inévitable emprisonnement. Celui qui te rappelle que tu n’as rien à faire ici. Que la Montagne ne se conquière pas, qu’elle tolère juste ta présence.

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Le Silence.

Aussi, de loin comme de près, se glisse le Silence, acclamant par sa musique le désespoir du possible, comme l’espoir de l’impossible. Le Silence. Celui qui est né avant nous, et qui perdurera après nous. De son cri ardent, il impose le néant. Celui qui nous donne tord avant même que nous soyons. Parce qu’au final, nos considérations de petits hommes ne sont qu’ombre et poussière. Ombre et poussière face à la posture de ce Tout indestructible. De son vocabulaire élusif et pourtant si limpide, il nous dévoile sa paix. Une paix atemporelle, humiliant la courte et insignifiante trajectoire de nos vies.

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La Paix.
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Il est là notre Caillou!
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Et au milieu de l’été, nous avons trouvé, un hiver invincible.
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La suite de l’itinéraire, avec le Dom au loin.
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Et la Nature couvrit le monde de sa nappe dorée.
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L’Or de nos montagnes.
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Sur notre fil d’Ariane.
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Penche-toi vers la lumière. Elle t’éclairera, et tes ombres ne seront que petites préoccupations.
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Les alpinistes sont des hommes simples. Ils se contentent du meilleur.
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Egaré dans un océan de liberté. Sur le chemin de la paix.
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4’545 m. d’alpinistique introspective.
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Ombres et Lumières. Brouillard et Ciel.
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Sur le sentier des nuages.

3h après avoir atteint le sommet du Täschhorn, nous nous retrouvons au sommet du Dom. Après avoir entrepris des courses comme l’Intégrale du Brouillard, l’arête du Diable, ou l’Intégrale de Peuterey, la traversée Täschhorn-Dom nous paraît si courte. Et pourtant, tout est si relatif. Les sorties de demain se nourrissent des rêves d’hier. Les sorties d’hier, sont les inspirations de demain. Et l’alpinisme, l’entreprise d’aujourd’hui.

Si l’engagement en alpinisme est différent de montagne en montagne, de sortie en sortie, il ne reste pas moins l’essence de l’activité alpine. L’engagement, c’est ce que l’alpiniste vient chercher. Avec prudence, humilité, enthousiasme et lucidité, l’alpiniste vient chercher ce qui le met face à ses rêves. Ces douces pensées où s’entrelacent les extrêmes: attirance de vie comme répulsion de mort, excitation de passion comme peur du pas de trop, envie de s’éloigner du quotidien comme volonté de revenir à l’environnement aseptisé et confortable de nos foyers.

Ce n’est pas pour rien que les sorties d’alpinisme ont comme première cotation celle de l’engagement. Sur une traversée techniquement facile comme celle que nous venons d’entreprendre, l’engagement n’en reste pas moins réel. Le triste sort subi sur ce même itinéraire par le prodige Patrick Berhault en est le témoignage. Inspiration d’une génération de grimpeurs et d’alpinistes, Patrick Berhault nous fait part d’un témoignage bien proche de celui de Reinhold Messner. « La montagne n’est ni juste, ni injuste, elle est dangereuse ».

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Lenzspitze (4’294 m).
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Infinie masse d’inertie.
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Dans le désert alpin. Là où le froid éternel et le chaud infini s’enlassent.
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La Forteresse du Soleil.
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Nos entrailles.

Oui, la montagne est dangereuse. Mais elle est aussi belle. Une beauté née de liberté. Liberté sans règles imposées par l’Homme. Sans barrières ni restrictions. Parce qu’au final, les seules règles qui nous sont imposées là-haut, sont celles que la Nature impose. Elles sont claires, limpides, simples, et acceptées par nous tous. La tricherie, les mauvaises intentions, la fourberie et autres poisons de la société n’existent plus. Là-haut, c’est la pureté et la simplicité des règles de vie et de mort qui font la loi.

Reconnaissant de cette chance de pouvoir s’évader vers la liberté, nos coeurs reviennent remplis de pureté, de joie et de satisfaction. On me demande parfois quelle a été ma plus belle sortie en montagne. A cette question, je réponds: « la prochaine ».

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Sur le chemin de nos aventures à venir.

l’Intégrale de Peuterey

Enfant, on m’a appris qu’il existait des voix qui chantent, et d’autres qui crient. Que celles qui chantent apportent sérénité. Que celles qui crient apportent détresse. Aujourd’hui, ces deux voix me parlent sans que je puisse les distinguer.

Comme dans un rêve. Le vrai et le faux se mêlent. Le bon et le mauvais s’entrelacent. L’illusion et la réalité se fondent. Une seule vérité reste limpide: les rêves ne sont complets que lorsqu’ils se réalisent. Alors rêvez, et osez vos rêves.

Prenez une seconde pour vous, et lisez ce qui suit attentivement. Un rêve ne demande qu’une chose: transpercer la barrière du fictif. Alors pourquoi avons-nous tant de rêves qui ne se matérialisent pas? Parce que nos démons nous enchaînent. Parce que nos peurs nous soumettent. Lorsque la peur nous enlace, sa fonction de réflexe de survie se transforme en mécanisme d’inertie. Elle nous coupe les ailes. Elle sape la réalisation de nos rêves.

What would you do if you weren’t afraid? Cette phrase me tourmente. Et pourtant, les courses d’alpinisme entreprises par Luigi et moi-même nous poussent naturellement à gravir le mont Blanc par son voyage mystique: l’Intégrale de Peuterey.

L’intégrale de Peuterey: probablement l’arête des Alpes la plus engagée, avec certitude la plus longue, et unanimement considérée par la communauté des alpinistes comme un must do. L’Intégrale de Peuterey, c’est 4’500 m. de dénivelée d’arêtes présentant un concentré d’alpinisme classique: arêtes et grimpe technique en rocher, mixte et structures de neige effilées, bivouacs de fortune, rappels engagés, couloirs péteux, face de caillasses interminable, face en glace pète-mollets, corniches à percer, 5 sommets d’anthologie dont 4×4’000, et surtout, une voie impériale pour accéder au sommet du mont Blanc. L’Intégrale de Peuterey n’est pas uniquement une course qui permet d’accéder au toit de l’Europe, c’est un voyage qui vous mène au bout du monde.

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L’itinéraire. 

 

En termes d’énergie mécanique, nous avons grillé 25’000 kcal. En comparaison maladroite (et quelque peu incongrue), un coureur d’iron man dépense environ 8’000 kcal. Ce chiffre est similaire à l’effort d’une grande Patrouille des Glaciers reliant Zermatt à Verbier. L’Intégrale de Peuterey représente ainsi (toutes proportions gardées) 3 fois ce chiffre, réparti en 3 jours: 3 iron man ou 3 grandes Patrouille des Glaciers alignés à la suite.

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L’espace manque afin de représenter tout l’itinéraire sur une seule photo. 

En termes de technicité, c’est moins impressionnant: 5c max en cotation alpine entrepris en grimpe traditionnelle. Pourtant, ajoutez à cette aventure l’altitude, le froid, l’engagement, 15 kilos de matériel de grimpe, de bivouac et les vivres pour 3 jours, et la cotation technique devient tout de suite relative. Bon, ok, c’est pas « Divine Providence », mais on est pas tous des mutants.

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Luigi en route vers le refuge Borelli. L’Aiguille Noire de Peuterey en toile de fond. 

Nous partons du parking de Peuterey dans le Val Veny à J0 pour rejoindre le refuge Borelli, et faire une reconnaissance de l’attaque de la voie. Au final, on a surtout reconnu notre estomac. Parce que oui, avant une grande course, c’est le rite traditionnel: manger un maximum de gras et de sucre en sélectionnant les aliments au rapport calories/poids  à faire rougir Weight Watchers. Gruyère, lard, couscous et 1kg de brownies.

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La première partie de l’itinéraire: l’Aiguille Noire de Peuterey et ses multiples pics de granite. 1’000 m de dénivelée d’arête. 

On se lève à 4h du matin. Luigi me rappelle qu’on est vendredi, et qu’à cette heure, on aurait pu être au Bar du rink à boire des binchs et discuter avec les jolies filles du Montreux Jazz. Ouais. Ce qui ne nous empêche pas de conclure qu’on est mieux ici que là-bas. Car rien n’est plus sexy pour un alpiniste que de flirter avec la voie de ses rêves.

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Climb!

Il est 5h du mat, l’aurore aux doigts de rose contraste avec la morsure du froid. Luigi est chaud pour leader les premières longueurs. Je lui cède le terrain, non sans une irréductible envie de lui chaparder le témoin.

On attaque la première partie de la course: une arête en rocher impeccable présentant de multiples pics menant à l’Aiguille Noire de Peuterey (3’773 m.). Les premières longueurs grimpent déjà. Je suis la corde en second en mode automatique, bercé entre mes pensées existentielles et le fait que je viens de réaliser que j’ai oublié de vider la poubelle avant de partir. Sur cette belle lancée, je me retrouve alors sur une dalle avec une sortie déversante. Mes mains tiennent des réglettes fuyantes, et mes pieds patinent dans cette dalle au caractère plutôt lisse (pensez à l’huile sur le teflon). Je me compare allègrement à un chaton qui essaie de choper le saucisson dans une armoire suspendue. C’est un peu une mauvaise façon de débuter ce long périple. Un peu comme quand t’as un date avec une jolie fille et que tu as oublié son prénom: t’as pas beaucoup de chance de conclure. Bref, je suis en train de faire du fingerboard dans la voie la plus engagée de ma modeste vie d’alpiniste. Je me fais surprendre par une sorte de mélange à mi-chemin entre la maladresse et le pathétisme. Vous pensez bien, ce mélange, c’est moi qui l’ai créé. Luigi est lui-même sur une section compliquée. Nous sommes bien sûr en corde tendue, et je commence à dauber. Mes bras sont en feu. Je jette un oeil à droite, et à travers la noirceur de la nuit, j’aperçois une prise positive. Et là, dans ma tête, c’est « sea, sex and sun ». Je revis.

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Premier jour: l’ascension de l’Aiguille Noire de Peuterey.

On passe le Pic Gamba, on continue sur la Pointe Bifide. On décide alors de mettre les chaussons. On avance bien plus vite. Bien sûr: essayez de courir un marathon avec des chaussures de ski. C’est pas idéal. La même chose pour gravir une course interminable avec des grosses chaussures d’alpi. Avec les chaussons, on enclenche le mode Usain Bolt (avec 3 secondes de plus au 100 m.).

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La masculinité des lieux. le Pic Gamba! 

Luigi pense aux filles du Jazz. On se demande pourquoi la gent (junte ça va aussi) féminine est si peu représentée au sein de la communauté des alpinistes. Nous ne trouvons pas de réponse pour l’instant. Parce qu’après tout, notre incapacité masculine à entreprendre 2 choses en même temps nous rattrape (même si elle ne nous a jamais vraiment quittés).

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Luigi sur l’arête de la Noire. 
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Pointe Bifide. Grimper, c’est voler. Grimper, c’est réaliser le plus vieux rêve de l’Homme.

Pointe Welsenbach. On commence à sentir l’effort. Pointe Brendel: le passage au 5e degré passe bien en corde tendue. On est en confiance. Pointe Ottoz: ça engage la viande. Je me trompe d’itinéraire et je finis par avoir un tirage de porcin sur ma corde: j’ai l’impression de treuiller Pierre Ménès au sommet de l’Everest. J’invoque Odin. Ca marche. Mes bras se transforment en pistons hydrauliques. Je trouve alors la force de fabriquer un relais et de faire monter Luigi. Pointe Bich: toujours pas de filles. C’est le désert de Gobi. On a la gorge en feu, mais on ose pas trop boire, de peur de ne pas avoir assez d’eau au sommet pour manger nos lyophilisés aux arômes E407.

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Luigi sur la Pointe Welsenbach. 
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Pointe Welsenbach. 
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Pointe Brendel.
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Pointe Ottoz. L’odeur du ciel nous comble. Le glacier du Frêney, 1’000 m. plus bas. 
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Pointe Bich.

Un dernier rappel et quelques crapahutages, et nous voilà au sommet de l’Aiguille Noire de Peuterey (3’773 m.). Il est 17h. Mon ventre m’insulte si fort que j’ai presque envie de lui dire « ta gueule ». On a rien mangé depuis 4h du mat. Il nous faut de l’eau pour fabriquer à manger. On finit par trouver un ridicule névé de la taille d’une assiette, suspendu dans le vide intersidéral de la face Nord de la Noire. Je mouline Luigi et on arrive à en extraire 1.5 litres d’eau. Bref, on a porté nos 3 litres de flotte chacun juste pour le plaisir de grimper léger. C’était inutile. On est d’autant plus fiers.

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L’objectif: si proche et si loin à la fois…

Sur les 3 cordées parties ce matin pour la Noire, nous sommes les premiers à être arrivés au sommet. Pas de pitié, le meilleur (ou plutôt le moins pire) emplacement de bivouac est pour nous. On mange un morceau, on boit un jus de pive en regrettant de ne pas avoir remplacé nos 3 litres d’eau par de la bonne vieille Anker de chez Coop. On demande à la cordée d’Allemands s’ils ont pris des bières. Ils nous regardent bizarre. On s’enfile dans nos sacs de bivouac et on éteint notre moulin à conneries en lisant le topo des rappels de la Noire (et en invoquant Jésus, Marie et Joseph). Mon lit et mon duvet à Lausanne m’envoient un texto pour me demander où je suis. Je réponds que cette fois-ci, j’ai la double permission de minuit.

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Définition du bivouac : emplacement merdique permettant de te « reposer » en claquant des dents sans pour autant avoir besoin de te réveiller lorsqu’il faut partir.

5h du mat. Le réveille sonne en provoquant un soulagement intense de mon système psycho-nerveux. Il y a de quoi, je vais enfin pouvoir décongeler mon corps en le pendant dans le vide sur des pitons qui on l’âge de Bonatti.

Les rappels de la Noire… Ma bête noire. Jamais une ligne de rappels ne m’aura autant fait flipper. L’idée de m’imaginer pendu dans cette face me glace. Peut-être parce que le matériel in situ est aussi fiable qu’une Lada Niva produite en fin de série mensuelle (avant la chute du Mur, bien sûr). Nous nous sommes levés à 5h afin de ne pas prendre les rappels de nuit. Et c’est là que le guide de la cordée italienne nous annonce la plus belle nouvelle de l’histoire de mon existence : une ligne a été ré-équipée sur spits de 12 mm et cordelettes rouges et blanches sur toute la ligne des 18 rappels. Ils font entre 25-30 m, ce qui permet de ne pas coincer la corde. Avoir pris 2 cordes de 60m ne nous a donc servi à rien, si ce n’est à nous lester encore un peu plus. A l’écoute de cette nouvelle, je dois toutefois avouer que mon cœur balance entre un soulagement monumental et la déception de ne pas avoir à vivre l’expérience anxiogène à mi-chemin entre crises d’épilepsie, syncopes nerveuses et hystérie survivaliste.

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Luigi attaque le premier rappel.
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L’Aiguille Noire de Peuterey et sa magistrale ligne de 18 rappels. 

2h plus tard, nous arrivons au pied des Dames Anglaises. Nous faisons une pause afin d’enlever nos doudounes et parler de la métaphysique de nos apoptoses cellulaires. La discussion se transforme en séminaire, et les 2 autres cordées en profitent pour nous doubler. Nous repartons. Très vite, notre soulagement cède la place à l’anxiété. Les Dames Anglaises, c’est les portes du Mordor. La Grande Faucheuse te guette. Son spectre te nargue en attendant ton faux pas. L’ambiance est anxiogène. Nous sommes aux portes du royaume des oubliés. Tout est gris, humide, froid, délité, pourri. Les malheureux qui ici ont péris poussent des cris de l’Au-delà. L’Enfer de Dante en est le théâtre. La Marche funèbre de Liszt en est la musique. Le souffre en est le parfum. La pourriture en est la texture. Le rance en est le goût.

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Mes mains dans les Dames Anglaises. 

J’attaque une traversée dans laquelle des blocs ne semblent tenir que par la force du raisonnement. Vient ensuite la première longueur du couloir Schneider menant à la brèche des Dames Anglaises, là où se trouve perché le bivouac Craveri. Rien ne tient. Tout bouge. J’ai froid. J’ai peur. Je soigne mes prises et mes appuis. Les 2 cordées de devant tirent des longueurs. Nous, nous sommes partis pour tout faire en corde tendue afin de les doubler et se mettre à l’abri des chutes de pierres. On déchante bien vite. Les 2 guides grimpent sans trop parpiner, alors que les clients ne se soucient absolument pas de ce qu’ils font dévaler sur nos petits corps insignifiants. Les pierres sifflent. On ne peut pas risquer de les doubler dans de telles conditions. Je n’ai plus de matériel. Je fais un relais et je laisse Luigi poursuivre. Vient alors le récit de la bataille des Thermopyles. C’est le Vietnam. J’ai l’impression de faire un exercice à balles réelles de « feu et mouvement » avec des chars de combat. Même méthodologie : je reste à couvert jusqu’à ce que Luigi m’indique que la voie est libre (comprendre : les pierres sont passées, tu peux monter). Tête baissée, je pratique le speedclimbing en terrain délité pour minimiser mon temps d’exposition. Luigi crie : « pieeeeeeerres », et je me remets à couvert. C’est le bombardement. La vraie baston. Bagdad. Je vous jure que quand une vingtaine de pierres de la taille de ton poing te passent à côté après 100 m. de chute, ça siffle comme des balles de 12.7 mm. Merde. J’ai pas envie de mourir ici. Dans de tels moments, l’adrénaline que sécrète ton corps te met dans un état de conscience et d’alerte qui te transcende. Tu es en guerre, et ta seule volonté est de survivre. Et pour y arriver, tu donneras tout ce que t’as.

Luigi fait un relais décalé de l’axe du couloir juste avant la brèche. Sa clairvoyance m’a sauvé. Quelques minutes plus tard, un mauvais appui fait décarreler des micro-ondes de rocs. Ils dévalent dans le couloir en déchiquetant tout sur leurs passages. L’odeur de pierres cassées éveille en moi les mauvais souvenirs alpins d’incidents ultérieurs évités. Luigi n’a pas été touché, moi non plus. Sous l’émotion, ses larmes montent : « Des fois, ça ne tient pas à grand-chose », dit-il. « Je sais, je réponds, mais tu as fait ce qu’il fallait faire». On fait une pause émotion à Craveri, et je reprends le lead pour la fin des Dames Anglaises.

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Le bivouac Craveri.
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Traversée vers le plateau, avant d’attaquer l’interminable face Sud de l’Aiguille Blanche de Peuterey. 

Les Dames Anglaises, c’est fini. Tant mieux, Kate Moss et compagnie, ça n’a jamais été mon style. On attaque alors l’interminable face Sud menant au dôme de neige de l’Aiguille Blanche de Peuterey. Imaginez une face de caillasses délitées dont la largeur et la hauteur dépasse le champ du visuel. Voilà notre terrain. On grimpe désencordés afin de gagner du temps. La grimpe n’est pas dure, mais ici encore, il faut soigner ses prises et ses appuis. Il n’y a pas grand-chose qui tient.

On arrive enfin sur le dôme de neige de l’Aiguille Blanche de Peuterey, après 4h de crapahutages dans cette face interminable. On met les crabes pour la première fois de la course. Oui, parce qu’avant ça, on s’est tapé 3’000 m. de dénivelé avec ces 3kg d’inutilité sur le dos. Les bestiaux crampons/piolets sont maintenant tout contents de servir. Le sommet du dôme dévoile le paysage elfique des mystiques arêtes de neige effilées de l’Aiguille Blanche de Peuterey. Si le Walhalla existe, il est ici et maintenant.

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Le dôme de neige de l’Aiguille Blanche de Peuterey.
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Mysticisme alpin. 

Pérégrinant tels des funambules, nos crampons mordent la neige éternelle des hautes solitudes. Arête de la Blanche, un fil dressé vers le ciel. 1’000 m à gauche, 1’000 m à droite, et 2 bonhommes au centre de leur vie d’alpiniste. Sensation de plénitude, accomplissement absolu. Ataraxie de l’âme. Ascèse de l’esprit. Sur cette arête, je verse des larmes de gratitude. Sur cette arête, j’ai touché la pureté de la joie originelle.

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« Desire is like licking honey off the blade ». 

Après une longueur de grimpe, nous arrivons au sommet de l’Aiguille Blanche de Peuterey (4’112 m.). Sans dire mot, Luigi s’allonge et pique une sieste. Je reste à ses côtés.

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Au sommet de l’Aiguille Blanche de Peuterey.

Je contemple la danse des nuages. J’observe la synchronie des anges. Pour un court instant, ils me parlent de leur silence. Vient ensuite leur reine, écartant les nuages par la force de sa quiétude. Le mont Blanc est en face de moi. La déesse me parle: « Tu es monté à moi. Tu m’as vu nue. Tu me désires. Mais j’ai encore envie de jouer avec toi ».

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J’ai osé flirter avec la déesse, le mont Blanc. 

Je sors de mon auto-hypnose, et je réveille Luigi. Nous devons encore descendre les rappels de la Blanche, construire notre bivouac, nous hydrater, manger, et préparer la journée suivante. Il est 18h. 2 heures plus tard, nous voilà au col de Peuterey.

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Dernier rappel de la Blanche de Peuterey. 
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Bivouac au col de Peuterey. L’enthousiasme avant la congélation. 
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La vue 5 étoiles du bivouac. 

J’entends des voix. J’ouvre les yeux. Je vois un ciel limpide. Les étoiles brillent plus fort qu’ailleurs. Je réveille Luigi. Il est 4h10. Le réveille de 3h n’a pas sonné. On se lève, on déjeune une mousse de caramel-amareto dans notre sac de bivouac, et on se prépare à partir. Sur la face Nord de l’Aiguille Blanche de Peuterey, des lampes frontales contrastes avec la noirceur du froid de cet univers minéral.

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Je vous présente le Silence. 

Le silence me comble. Parfois, le manque est meilleur que l’opulence. Parfois, l’absence est meilleure que la présence. Tous ces bruits qui te brouillent. Toutes ces possessions qui te dépouillent. Tous ces acquis qui t’aliènent. L’âme dénudée sait que tout ce que tu possèdes finira un jour par te posséder. Ce matin-là, c’est l’aurore aux doigts de rose qui me l’a chuchoté. Elle m’a transcendé. Elle a caressé mon âme dans sa plus simple intimité. Ce matin-là, j’ai eu réponses à toutes mes questions.

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Levé du jour sur les Grandes Jorasses, les 4’000 Suisses en toile de fond (Weisshorn, Grand Combin, Cervin, Mont Rose). 

Nous grimpons en direction du sommet du Grand Pilier d’Angle (4’243 m.). La mer de nuage tapit les plaines. Le Soleil brûle. Nous attaquons ensuite l’arête finale menant au sommet du mont Blanc de Courmayeur. Mais avant, il s’agit d’affronter l’ultime face Sud partiellement en glace. Je prends le lead. Je grimpe trop proche de la paroi. Oui, parce que pour entreprendre ce périple, j’ai décidé d’être le plus léger possible. Je n’ai donc pas pris de brosse-à-dents. Grimper une face avec sa face à 20 cm de la glace, c’est la meilleure façon de tester son hygiène buccale. C’est Chernobyl dans ma bouche. Je manque de glisser tellement c’est insupportable.

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La Paix. 
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Voilà l’alpinisme. Luigi sur l’arête du Grand Pilier d’Angle. 
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Comme dans un rêve. 
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One of my earliest memories is of seeing my mother in her hammock, reading a book under the balcony of our house accompanied by the heavy showers of the Brazilian rainforest, while my sister and I were playing beside her. Of all the life lessons she taught me, this is my favorite: « Take time at a place you love, it will restore your spirit ». Here I am mother, on the top of my dreams.
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L’arête finale menant au mont Blanc de Courmayeur. 
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Mountaineering is the best way to construct or destroy friendship. Rope yourself with someone and push your very limits together. What happens next is a profound test of character. Whenever your life is at stake, the actions of your partner won’t lie. They will either go for you or against you. Alpinism is a crude test of character.
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Sur la face Sud sommitale. 

Mont Blanc de Courmayeur (4’748 m.). On perce la corniche et on sort des difficultés. Quel soulagement. Il ne manque plus que la randonnée alpine menant au sommet du mont Blanc (4’810 m.), ainsi que la descente sur l’Aiguille du Midi par la voie normale des 3 Monts.

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Fin des difficultés. Luigi perce la corniche du sommet du mont Blanc de Courmayeur. On mue. On renaît. Voilà la version 2.0 de nous-mêmes. 
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La cordée Percia-Henchoz au sommet du mont Blanc. 

Les courses de montagne de nos rêves nous paraissent d’abord si inaccessibles. Vient ensuite l’accumulation des expériences, celles qui dévoilent les vecteurs-clé de l’alpinisme: l’enthousiasme et la lucidité. Contremaîtres du chantier des rêves, enthousiasme et lucidité transforment le fictif en réalité. Le rêve et son accomplissement coïncident alors subitement. Nous avons tous quelque part en nous une passion qui ne demande qu’à éclore, grandir et fleurir. Cette passion, c’est notre Feu. Peu importe sa nature. l’Homme ne s’accomplit que lorsqu’il se laisse guider par son Feu. Trouvez-le. Votre vie changera. L’Alpinisme. Voilà le nôtre.

L’alpinisme se suffit à lui-même. On croit qu’on part faire de la montagne, mais bientôt, c’est la montagne qui nous fait, ou nous défait. Les objectifs sont personnels. Que ce soit sur l’arête des Cosmiques ou sur Divine Providence, là-haut, il n’y a ni la place pour la compétition, ni pour les dossards. La seule compétition, c’est celle que tu fais avec toi-même.

Accepter d’avoir soif, faim, froid, chaud. D’avoir des moments d’enthousiasme, comme d’autres de désespoir. Ressentir la peur de la mort, pour ensuite sentir le souffle de la vie. Etre exténué, mais trouver la force de continuer. Vivre une course d’alpinisme, c’est passer par tous les états d’âme. Sur l’Intégrale de Peuterey, mes yeux ont vu en 3 jours ce que toute une vie d’Homme peine à collectionner.

Durant ce voyage, j’ai tué mon moi pour ressusciter en sur-moi. J’ai porté mes cendres jusqu’au sommet du mont Blanc, et j’ai dit adieu à mes anciennes peurs. Aujourd’hui, j’ai fait le tri de ce qui me pollue. J’ai nettoyé mon âme, pour ensuite l’exécuter. De sa dépouille, de ses cendres, est né une nouvelle version de moi-même. L’alpinisme est une histoire de lutte contre soi-même. Une fois vaincu, notre moi n’est plus. Overcoming your man, to become your overman. Aujourd’hui, je sais que ce travail de Sisyphe, cet éternel recommencement, cette mue, cette réinvention de soi est une progression de l’esprit. Car ma paix se construit sur mes propres cendres que je traîne dans mon sillage.

Enfant, on m’a appris qu’il existait des voix qui chantent, et d’autres qui crient. Que celles qui chantent apportent sérénité. Que celles qui crient apportent détresse. Aujourd’hui, ces deux voix me parlent sans que je puisse les distinguer.

Aujourd’hui, la montagne m’a appris que le noir n’est pas si noir, si bien que le blanc n’est jamais immaculé. Les voies qui chantent apportent la paix, mais enferment aussi dans la torpeur. Les voies qui crient apportent détresse, mais te transforment aussi en meilleure version de toi-même. Aussi, lorsque tu as vécu la parfaite douleur de l’amour, tu sais que les voies qui chantent te trompent parfois. Lorsque tu as vécu la délivrance de la séparation, les voies qui crient sont aussi capable de te caresser. Les certitudes ne se dynamitent que par elles-mêmes.

La montagne m’a appris que nos peurs sont des voies qui crient. Ces voies sont nos démons. Que si nous manquons de les affronter, ils dicteront nos vies. Que si nous sortons de notre zone de confort, l’apprentissage s’incarne en délivrance.

La montagne m’a appris qu’il ne sert a rien d’essayer d’apprivoiser nos démons. Car ils seront toujours là. Mais il est toujours possible de les tenir en laisse.

Les montagnes n’ont rien à nous dire. Allons-y pour entendre ce qu’il y a de meilleur en nous.

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Vue panoramique du sommet du mont Blanc.

 

 

L’Intégrale du Brouillard

Vous voulez savoir ce que ressent un alpiniste lorsqu’il entreprend une grande course? Bien. Alors arrêtez-vous 2 secondes, lâchez l’insipide feed de votre mur Facebook, et commencez à lire cette absurdité d’article que je viens d’écrire. Riez, pleurez, jugez, faites ce que vous voulez. Réagissez juste d’une façon ou d’une autre.

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Le lac des Marmottes, sur le chemin de l’approche. Le paradis existe, et il est ici-bas!

L’intégrale du Brouillard offre tous les ingrédients d’un cocktail d’aventure: engagement conséquent de plusieurs jours dans la face Sud du Mont Blanc, arêtes rocheuses longues, élancées et délitées, arêtes mixtes délicates, arêtes neigeuse effilées, grimpe traditionnelle engagée dans un terrain « interactif » (pour citer Philippe Duhamel), dry-tooling à protéger, face de neige fastidieuse, bivouacs à 4’000 m, rappels… Le tout dans un environnement austère et sauvage. C’est dans cet environnement que l’on retrouve la solitude absolue, le froid, la peur, et les doutes. Et là, vous vous dites:  » il te manque un boulon mec ». Ouais, carrément. Pourquoi s’engager dans un tel voyage? Parce que celui qui ne risque rien ne gagne rien. Si c’est ça le prix à payer afin de se délasser du son du silence, de flirter avec le théâtre de la lumière, et bien nous, alpinistes, nous sommes prêts à nous engager. Au final, l’alpinisme est une affaire d’évolution personnelle. Nous sommes, comme tous, à la recherche de l’ascèse, cette paix intérieure, cet apaisement de l’âme. Chacun de nous se doit de trouver ce qui le fait vibrer. Nous, c’est l’alpinisme. Cette activité taxée de « sport téméraire » par les assureurs. Ca tombe bien, nous, on ne compte que sur nous-mêmes pour nous assurer.

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Les rochers des Aiguilles Rouges du Brouillard.
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Mat en action.

Je ne connais pas bien Mathieu. Mais le mec est solide. Plusieurs courses engagées dont la face Nord des Drus, face Nord du Cervin, Intégrale de Peuterey, et blabla. L’entente est bonne, et je décide donc d’aller tenter l’aventure avec lui. La complicité s’installe, les manipulations de corde sont fluides, et nos conclusions d’analyse de situations délicates sont convergentes. On parle la même langue, celle des alpinistes qui aiment s’engager, se mettre dans le rouge afin d’atteindre cet état d’âme dénudée, celle qui te permet de remettre de l’ordre dans tes priorités de vie. De réaliser tes rêves. Car rêver, c’est vivre deux fois: une fois en imaginant, une fois en réalisant. Qui n’a jamais rêvé de vivre deux fois?

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Vue sur le mont Blanc de Courmayeur (4’748 m.), depuis les Aiguilles Rouges du Brouillard.

On part à deux voitures. Il parque à Chamonix, et on traverse le tunnel du mont Blanc avec mon van. Le but étant de traverser le mont Blanc comme des grands, et de récupérer la voiture de Mat une fois revenu sur Chamonix, revenir côté italien pour récupérer mon California, et repartir à la maison. L’alpiniste moderne est comme ça: une chiée de route pour atteindre un coin perdu, commencer à traverser un massif en passant par le sommet et revenir. D’un point de vu logico-pragmatique – dicté par les principes sacro-saints du « risque zéro », de l’utilité matérialiste et de la logique du profit à tout prix – on atteint le sommet de l’inutilité. Vous noterez que c’est tout de même un sommet. Nous sommes les « conquérants de l’inutile », comme le disait Lionel Terray. Gravir les montagnes n’aide pas à éradiquer la faim dans le monde, ni trouver un traitement contre le cancer, et encore moins d’éviter les guerres. Mais nous, on est le genre de types qui te disent que faire ce genre de truc, c’est la base de l’alimentation. Plus c’est inutile, plus c’est beau.

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Mat en pleine introspection psycho-transcendentale.

On parque à Peuterey, on boit des binchs pour se mettre bien, on avale 3’000 kcal de cacahuètes chacun, et on s’allonge 4h avant d’attaquer le gargantuesque itinéraire de l’Intégrale du Brouillard. 4’000 m. de dénivelée positive sur 8km d’arête afin d’atteindre le sommet du mont Blanc.

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La montagne ça pique!

Il faut un doctorant en économie et un postdoc en mathématiques pour réaliser que l’on aurait dû se parquer à Freney la veille et non pas à Peuterey. Ok, à nous entendre et nous voir, ça fait peur. Le ravage qu’a fait le manque chronique d’oxygène sur nos cerveaux de moineaux dû à nos multiples tentatives d’atteindre la barre des 4’000 m ne prêche pas en notre faveur.  Bref, on perd bien 1h30 à marcher alors qu’on aurait pu simplement rouler quelques km de plus. On est pas à ça près de toute façon. On est là pour en chier un max, on sera servi.

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Les rochers interactifs.

On décolle à 5h du matin après un bon café de hypster zurichois (merci Irina). La montée pour rejoindre l’arête du Brouillard est une véritable pénitence: des mottes d’herbes alpines de 50-60cm qui te font squatter un max les cuisses en butée sur 1’000 mètres de dénivelée. On monte fort et vite, attirés par le charme des Aiguilles Rouges du Brouillard, demoiselles qui te font plier n’importe quel alpiniste. On ne pause pas, on est hypnotisés par la beauté et le caractère sauvage des lieux. C’est presque sexuel tellement c’est attractif.

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Vue sur la Noire de Peuterey.

On commence enfin à grimper. On ne s’encorde pas, la grimpe est facile et peu engagée. On gagne du temps. Le rocher est sain (pour le moment). On décide finalement de s’encorder lorsque l’on perçoit que cette arête n’est qu’un gigantesque tas d’éboulis interactifs qui ne demande qu’à ce que tu partes avec un gros frigidaire de granite. La vue sur l’Intégrale de Peuterey impose le respect. La vue sur cette course d’anthologie nous fait l’effet d’une piqure de rappel, celle qui te rappelle ton côté insignifiant et éphémère. Nous étions hombre et poussière, et nous retournerons ombre et poussière. Ce genre de sensation te rappelle que tu n’es qu’un clin d’oeil face à l’éternité orographique de la nature. Celle même qui vient détruire ton ego, celui que la société t’a forcé à construire pour te sentir vivre. Nous, on le démonte. C’est ça qu’on est venu chercher ici.

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Quand le soleil te parle.

On avale 3’000 m. de dénivelé le premier jour, dont 2’000 d’arêtes. A 17h, on arrive finalement sur le contrefort du sommet du Brouillard (4’061 m.). On fait une sorte de sieste sans vraiment s’endormir, et on commence à faire fondre de la neige pour récupérer les 36 litres que l’on a perdus en chemin. Détail: je réalise que le matelas de sol que mon pote Luigi m’a prêté est troué. J’ai pas pris ma natte de pauvre, puisque Luigio ma vanté son matos ultra light et super confo. Je vais passer une bonne vieille nuit, je m’en réjouis. J’étends tant bien que mal la corde au sol en guise d’isolation. Mais tout alpiniste qui a déjà entrepris cette action sait bien que le placebo, c’est beau, mais faut arrêter de déconner, c’est vraiment une technique d’alpinistes de l’ex-union Soviétique.

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T’es prêt à dormir? Vas-y, essaie.

Le coucher de soleil tarde à venir, mais je reste réveillé, blotti dans mon cocon de plumes, toutes mes couches d’habits et mon sac de bivouac. « On se la joue fast and light? », disent-ils avant de partir. mais ouais mon gars. C’est tellement classe… Ben ouais gros con, une fleece en plus et un bas de collant ça t’aurait pas fait de mal!

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Quand le silence te parle, tu écoutes. Et c’est à toi t’interpréter ce qu’il a à te dire.

La lumière crie. Ses éclats me séduisent à l’image d’une sirène appâtant les pauvres marins dont le sort macabre est encore inconnu. Mon mont blanc, je t’aime. Je viens te rejoindre, quel qu’en soit l’issue. Laisse-moi te gravir. Laisse-moi caresser tes flancs. Laisse-moi te murmurer mes mots doux. J’en ai besoin. En voyant tes rochers délités et la face que l’on s’apprête à gravir le lendemain, j’ai peur. Et pourtant, tu en vaux largement la peine. Je suis prêt à te donner ma passion, même si je sais que tu peux, d’un seul geste, anéantir ma petitesse. Ton humeur est si changeante, tes envies si volatiles. Tu me contrastes, et c’est exactement pour ces raisons que je te porte dans mon coeur. Voilà comment on met à genoux les guerriers de la lumière. Derrière chaque conquérant se trouve sa kryptonite, sa faiblesse, son pathétisme, son insignifiance. Et pourtant, j’ai cette envie irrésistible de te considérer comme la mienne.

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Loin de la maison, mais si proche du coeur. Elève-toi, vers plus haut que toi-même.

Il est 4h. On se lève. J’ai passé la pire nuit de ma vie. Je ne suis pas de nature frileuse, mais le manque d’isolation au sol a glacé les tréfonds de mon âme. Je suis presque aux portes de hypothermie. Mon coeur bat fort. Je me lève, je fais quelques squats, je pense à ceux qui m’aiment. Je les aime en retour. Ca va mieux. On mange chaud, on se prépare, et on se transforme en souvenirs.

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Mat est prêt à partir.
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La chose qui nous maintient en vie.

L’arête menant au Col Emile Rey est facile mais délivre son lot d’engagement. Nous sommes seuls au monde. L’alpiniste est l’homme qui vient chercher cette solitude. Cette solitude dans laquelle tu te demandes où se trouve ton propre moi. C’est notre nourriture spirituelle, notre propre façon de nourrir notre âme.

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« So are the techniques of enlightenment ». (Jedi Mind Tricks)

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Passé le col, on repère l’attaque de la partie grimpante: une escalade mixte dont la qualité du rocher laisse à désirer. Les premiers pas sont surplombants, mais se laissent grimper par coincements de lame successifs. Les protections se placent sans trop de problèmes, hormis l’aspect plutôt psychologique de leur utilisation: Placebo mon gars, c’est fou comme avoir une corde et un friend t’aide à calmer ton esprit qui ne connaît qu’une seule cadence, le galop. Faut dire que grimper dans un empilement de frigidaires de granite instable, y a mieux pour se mettre à l’aise. Une section sur les 30 premiers mètres, bien athlétique, me donne du fil à retordre. Un bon M6 bien péteux qui demande une vigilance permanente afin de trouver des coincements de lame solides et fiables. Ici, l’escalade libre est cotée 4b… Et bien je peux vous dire que je n’ai jamais grimpé un 4b aussi dur… Bon, faut dire que non seulement la voie a été cotée à une époque où le 7e degré n’existait pas encore, mais que vu la qualité du rocher, ce n’est pas exclu que 2-3 bonnes prises soient parties depuis. Bref, on décide de grimper cette longueur en dry-tool-style au lieu d’y aller en libre. C’est le bon choix, puisque le rocher est littéralement trempé par un écoulement permanent de flotte de fonte provenant de la face de neige plus haut (vous auriez donc noté que le seul truc dry dans cette grimpe, c’est le style d’ascension).

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Les piliers Rouges du Brouillard.
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Mat après le passage clé.

Je me trompe d’itinéraire, et prends un dièdre écaillé déversant sur la gauche. Quel con, je fais un runout de 15m avant de réaliser que je suis en train de grimper dans ce qui pourrait s’apparenter à un M7 péteux et improtégeable. Je mets une sangle sur un becquet qui ne tiendrait pas la chute de ma petite soeur de 7 ans, avant de placer un cablé sur une fissure en V branlante et commencer à engager la désescalade la plus téméraire de ma vie. J’installe un relais et fais monter Mat. En passant le crux, mon compagnon déverrouille un micro-onde de granite qu’il prend sur la cuisse gauche. Heureusement, face à Mat, les jambes de Didier Cuche sont comparables à la version anorexique de Barbie. Il fini malgré tout par prendre un plomb sans conséquences. La suite est amusante. Après 2-3 longueurs sur un terrain aussi stable que les fondations des bâtiments de Bagdad après « Tempête du Désert », on finit par rejoindre une mignonne goulotte pas si mignonne que ça lorsqu’il s’agit d’escalader un terrain mixte à mi-chemin entre les chutes du Niagara et les sorbets nature que l’on trouve sur la plage d’Ipanema. Une dernière écaille version douche tropicale et on sort des difficultés grimpantes.

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« Desire is like licking honey off the blade ».

Place à la face de neige afin de rejoindre la Pointe Louis Amédée (4’469 m.). Superbe sommet présentant un emplacement de bivouac 5 étoiles. On continue avec un rappel de 25m, on enchaîne avec un loooong bout d’arête présentant un rocher nettement plus sain et de superbes sections d’arête rocheuse élancées et effilées. Quelques heures plus tard, on rejoint la jonction avec l’Innominata après être passés par de superbes arêtes de neige bien effilées. On voit enfin le mont Blanc au loin. Mais avant, il s’agit de passer par le mont Blanc de Courmayeur (4’748 m.). C’est mort long. On est secs. On finit par atteindre le sommet du mont Blanc (4’810 m.) à 19h après 14h de grimpe, un snikers et un demi paquet de Dar vida au gruyère comme seul carburant (régime efficace, je le conseille avant l’été pour toutes et tous). Sommet du mont Blanc. Seuls. Pas une âme. Juste avant le coucher du soleil.

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Une plateforme vers la lumière. Sommet du mont Blanc (4’810 m.).
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Le selfie obligatoire des bofs au sommet.

On descend par l’itinéraire des 3 Monts, pour arriver à 23h00 au refuge des Cosmiques. Bien sûr, plus de places. On dort à même le sol dans le vestiaire, avant de se faire réveiller 2h plus tard par des accents parigos munis de GoPro sur le casque. Ils partent pour la voie normale du mont Blanc, probablement. Ils ne manquent pas de m’envoyer leurs godasses dans les dents et de me filmer en commentant: « Ah mais le pauvre tchétchène qui arrive même pas à se payer un lit! ». J’ai envie de rire de ma propre situation, mais j’en ai même pas la force. Je leur souhaite intérieurement une bonne course avant de m’effondrer dans les méandres de ce qui me reste de dignité. La montagne, c’est beau.

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Mat à genoux, exténué. Le refuge des Cosmiques est encore loin.
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Coucher du Soleil sur l’épaule du Tacul.
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Les Aiguilles du Diable, épées dressées vers l’impénétrable plafond céleste.
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Sur la frontière entre le jour et la nuit…

Mont Blanc par l’Innominata

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La face Sud du mont Blanc, vue depuis le val d’Aoste. Alex Buisse Photography, copyright.

Au sein de la communauté d’alpinistes, il est communément admis qu’une grande course est gourmande en efforts (pour ceux qui pensent aux courses genre Hörnligrat, c’est ballot). Et bien dans notre cas, l’effort s’est d’abord manifesté par des crampes abdominales. « Rire, c’est bon pour la santé« . Je me permets de réadapter le dicton: « Rire, c’est dangereux pour la cordée ». Traduction: bazardez 4 polissons en manque de montagne sur la face Sud du mont Blanc, et vous obtiendrez bien plus de rires que de dénivelé. C’est bien connu, les mecs, c’est comme les chiens: tout seul, ça se tient bien, en meute, c’est le bordel! La meute en question: Luigi, Apache, Speck et moi-même. C’est un peu comme les 4 Dalton, sauf qu’à la place des chaînes et des boulets, y a une corde à simple (entre les boulets).

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Les 4 boulets. De gauche à droite: Dan (moi), Apache, Luigi, Speck.

Je continue l’intro: avoir vécu l’automne 2016 en tant qu’alpiniste, c’est un peu comme visiter Disneyland un jour de vacances scolaires: soit tu te transformes en bidochon et tu te sens dans ton élément, soit tu t’annonces partant et tu vas aller voir si tu t’y trouves ailleurs. Nous partons donc ailleurs, c’est-à-dire sur une voie un peu moins fréquentée. C’est sur la sublimissime arête de l’Innominata que se porte notre choix. Normalement, ça se fait en 3 jours. Mais nos égos déplacés de jeunes alpinistes trentenaires nous font dire que, les temps de course du club alpin c’est rigolo, mais on les pète volontiers en 2 (pris séparément, je vous jure qu’on est pas aussi arrogants – pensez à la meute de chiens).

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Montée au refuge Monzino, avec la face Sud du mont Blanc en toile de fond.

On part de Vevey à 3h du matin, à 4, avec 2 voitures (ne rigolez pas, vous comprendrez vite pourquoi). Détail logistique: on compte faire la traversée du mont Blanc, et donc partir de l’Italie (parking du Frêney) et arriver en France (parking de Bionnassay). Il nous faut donc aller à 2 voitures à Bionnassay, laisser la 1ère sur place, traverser le tunnel du mont Blanc avec la 2ème, parquer à Frêney, et revenir sur Bionnassay en passant par le sommet du mont Blanc via l’Innominata et l’arête des Bosses, rependre la 1ère voiture, retraverser le tunnel, récupérer la 2ème voiture, et rentrer. Quand on explique ça au type du tunnel pour lui faire comprendre que non, on ne veut pas payer l’aller-retour avec la même voiture, on passe vraiment pour des cons. Faut dire qu’avec un peu de recul, c’est difficile de justifier l’inutile absurdité de notre entreprise. C’est un peu comme quand Sarkozy se représente aux élections, ou quand Hollande essaie de gagner des points de charisme: ça sert à rien. Bref, grosse remise en question et introspection personnelle frôlant le surmenage métaphysique. Bon, faut dire que même en restant sur des problèmes physiques, c’était pas gagné d’avance: toute cette logistique, doublée d’une estimation horaire des événements, c’est beaucoup trop pour nos petits cerveaux d’alpinistes (le fait de passer 99% de notre temps libre dans un environnement pauvre en oxygène y est peut-être pour quelque chose). Bref, l’équipe me fait comprendre que parce que je fais un doctorat et que je suis officier de l’armée suisse, je suis non seulement censé mieux comprendre qu’eux comment faut s’organiser, mais qu’en plus je dois savoir prendre des décisions. Et bien punaise, on a pas inventé la poudre, mais on n’était pas loin quand ça a pété!

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Lumière alpine…

On finit par assimiler notre position dans l’espace-temps, et partir à 07h10 du parking de Frêney. L’excitation est à son comble. Apache imite un orang-outan unijambiste de Papouasie-Nouvelle-Guinée. On lui demande de se calmer. L’ambiance est excellente, à mi-chemin entre mignonne et pathétique.

Heureusement, le cadre alpin qui nous entoure remonte le niveau. L’alpinisme, c’est aussi savoir donner de la valeur aux marches d’approche, ces randonnées dont la faune et la flore nous rappellent que, originellement, nous ne sommes rien d’autre que le maillon d’une chaîne biologique qui nous dépasse. Passer du temps en moyenne montagne, c’est réaliser que parfois, nous allons trop loin. Trop loin dans notre arrogance. Trop loin dans l’accaparement et asservissement de cet environnement qui non seulement nous a créé, mais qui nous tolère encore malgré nos dérapages. Arpenter les sentes et s’imprégner des lois de la nature, c’est certainement le meilleur remède au cloisonnement que nous, homo sapiens modernes, vivons au travers du sur-urbanisme.

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Ombres et lumières…

Après être passé à côté du refuge Monzino, nous nous dirigeons vers l’indomptable force tranquille des hautes solitudes. Nous mettons pieds sur le légendaire glacier du Brouillard, cette mer de glace tourmentée des récits de Bonatti. Je me remémore les aventures du plus grand alpiniste de tout les temps. Bonatti et le glacier du Brouillard. Nous voici sur ce même glacier, 57 ans après. La faune et la flore se font rare puis disparaissent, pour laisser place au royaume minéral de la roche et de la glace. Cet empire nous fait don de richesses inestimables: le bonheur de le contempler, la satisfaction d’y évoluer. Des richesses dans lesquelles le regard et le coeur ne font qu’un.

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Le glacier du Brouillard et l’arête du même nom.

Le glacier tient à sa réputation: les crevasses sont innombrables, et leur insondabilité met en garde l’oeil curieux de l’alpiniste. Les tréfonds bleutés nous parlent et nous attirent tel le chant des sirènes: « Viens me rejoindre… je te conserverais jusqu’à l’éternité… n’as-tu jamais voulu toucher l’immortalité? » Peut-être, oui. Mais avant d’y accéder, faudra se taper une bonne vieille chute, se péter le fémur et agoniser un bon moment avant de se laisser congeler. Ces pensées nous ramènent à la réalité. Fini de rêvasser, place à la concentration et à l’analyse de l’itinéraire.

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Apache contourne les palus.

Le fameux bivouac des Eccles s’accède normalement par la rive droite du glacier. Mais là, faut bien se l’avouer: continuer sur rive droite, c’est s’exposer à un labyrinthe dont aucun de nous ne peut affirmer avec certitude que sortie il y aura. Luigi propose de partir sur rive gauche et de suivre une ligne sur rocher afin de gagner le plateau supérieur du glacier. La grimpe semble technique. On ne sera pas déçus: on se fout presque au rupteur (je parle pour moi). Quelques mètres de traversée plutôt technique en grosses, à 3500m, avec un sac rempli d’affaires de bivouac, après 2000 mètres de dénivelé dans les pattes, c’est exactement ce qu’on est venus chercher!

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Apache sort de la traversée quelque peu technique, le sourire aux lèvres.
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Le glacier du Brouillard, ce manteau de mascarpone/crème double.

On finit par atteindre le bivouac Eccles, ce lieu imprégné d’histoire. L’écrasante face Sud du mont Blanc impose un respect faisant rougir notre modeste dimension humaine. Le silence ambiant et les voies mythiques qui l’entourent nous couvrent à la fois de paix et de doutes. A la tombée de la nuit, l’ingénuité de la cordée laisse place à l’appréhension de la course du lendemain. La peur, parfois l’angoisse, l’excitation, la hâte, tout se mêle. C’est normal. Nous sommes venus chercher ici ce que nous ne trouvons pas dans nos plaines aseptisées. Défier nos peurs, se surpasser, se confronter à nos doutes, rendre hommage à cette Nature qui nous dépasse, et finalement, accepter sa vulnérabilité. Et c’est précisément dans cet environnement que nous trouvons, certainement inconsciemment, les réponses à ces questions qui nous taraudent. Ces questions qui se laissent flouter par la brume des villes et la chaleur des foyers. Ici-haut, la légèreté de l’atmosphère triomphe de nos egos pollués. Ici-haut, les réponses à nos questions s’expriment librement. Vient ensuite ce bal des paroles de l’esprit. Un bal dans lequel tout devient clair et limpide. Les « pourquoi » se font balayer par la providence des lieux. Situation qui ne devient possible que par le rappel de notre fragilité, de notre mortalité. Il suffit d’un détail pour nous faucher. Vulnérabilité. C’est elle qui donne réponses à nos questions. Ici-haut, elle rend nos pensées plus élevées par leur nature, plus évidentes par leur contenu. Qui sommes-nous? Que recherchons nous dans la vie? Qui aimons nous vraiment? Lorsque l’on se sent happé par notre vulnérabilité, les réponses à toutes ces questions se laissent guider… par une supérieure évidence.

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Bivouac Eccles.
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Luigi et Speck préparent le thé.

Il est 3h du matin. C’est l’heure. Je m’empresse de quitter ce qui me sert de lit. Ma tête est vachement chiffonnée. La crasse du refuge sur ta gueule pendant une nuit, c’est un peu comme un masque de beauté concombre/avocat: c’est très psychologique (dans ce cas, c’est même psychotique). Imaginer entretenir un bivouac à 3850 mètres d’altitude. Ajoutez-y le fait qu’il date de 1958, et vous obtenez un cocktail syphilis-blénoragie-grippe aviaire. Mais non, même pas. Il fait tellement froid là-haut que mêmes les microbes se foutent de ta gueule depuis la plaine. J’allume le JetBoil, je réchauffe la neige fondue de la veille, je secoue les 3 autres Dalton. On mange pour faire genre, on allume nos frontales et on se transforme en souvenirs. Je m’encorde avec Apache, alors que Luigi et Speck passent devant. Il est 04h10. La pointe Eccles nous découvre une heure plus tard. Personne ne dit mot. Et pourtant, tous se comprennent. Il n’y a pas de vent. Le ciel dévoile son écran étoilé. Nous flottons au-dessus de la mer de brouillard, hors du temps, hors de l’espace.

Le fameux dièdre en 5b nous accueille. Afin de gagner du temps, nous décidons de monter en corde tendue et en petit train (une cordelette de 6m est attachée entre les 2 cordées). Luigi ouvre la danse, Speck emboîte le pas, Apache suit droit derrière, et je ferme la marche. Le dièdre est d’anthologie. Une magnifique fusion de deux plans granitiques, dément! Faut dire qu’il réveille bien ce 5b. A 6h30 du matin à mi-octobre, et bien il fait encore nuit noire. Il fait froid, et les mains comprennent vite qu’elles vont y passer: les débattues se fendent la gueule. Ca gueule. Le passage-clé débarque. 5b. Correction: 5b en cotations alpines des années 50. On ne va pas se laisser abattre, comme disaient les Kennedy. J’agrippe une prise peu positive. Mes pieds patinent dans le vide. C’est à ce moment que mes réflexes de bloc me parlent: « Mec, un crochetage talon s’impose ». (On croirait presque entendre mon pote Favre). Oubliant que je me trouve à 4050 mètres, que je grimpe en grosses, que j’ai un sac de Sysiphe, que je ne sens plus mes mains, qu’on est en corde tendue et en trad, je ne trouve rien de mieux que de coincer mon talon droit à hauteur de tête. Une façon plus catholique de passer ce crux existe sûrement, mais faut bien avouer que la perspective de coincer le talon dans de telles circonstances vend une chiée de rêve (seul un ninja yaniro détrônerait pareil geste technique). Je suis content.

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Sa majesté le Soleil éclaire la fameuse arête de l’Innominata.
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Apache à la sortie des longueurs grimpantes.

L’aurore aux doigts de rose… Le jour se lève sur ces lieux où la lumière s’exalte plus fort qu’ailleurs. Lumière alpine. Nourriture de l’âme. Avec elle, vient sa petite soeur, la morsure du froid. Tel un rappel à l’ordre, le froid minéral des hautes solitudes te remet à ta place. La montagne parle: « Je te tolère, car tu n’es que de passage. Tu connais le prix d’un séjour plus oisif… »

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Le Grand Couloir de l’Innominata.

Vient ensuite le Grand Couloir, passage pouvant être délicat selon les températures. Lorsque le Soleil dégèle ce château de cartes, cet équilibre précaire de rocs et de glace, mieux vaut ne pas rester dans les parages. Les pierres et la glace peuvent fuser. Ensuite, c’est un peu comme une roulette russe: tu sais jamais quand le coup partira. Une pluie de pierres et de glace, non merci, même les adeptes du flash drinking aux foires polonaises de vodka s’en sortent avec une meilleure espérance de vie. C’est pourquoi il est crucial de passer le couloir avant que le Soleil ne tape. Lorsqu’on y passe, rien ne bouge.

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Vers la jonction avec l’arête du Brouillard.
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La cote 4’550m. La montagne, c’est pointu!

Lancés comme des missiles soviétiques, on atteint assez vite la face Sud sommitale que l’on retrouve en glace grise à certains passages. On rallonge la corde et on place des broches à glace pour assurer le coup. Apache a un coup de mou. Il est même au bout de sa vie. Il me demande pourquoi le mont Blanc est aussi haut. Je réponds que j’en sais rien. Il enchaîne: « J’ai l’impression d’être dans un mauvais film de Jacquie et Michel ». Mais oui mon gars. Bois de l’eau avec des bulles, paraît que ça aide à grimper (rigolez pas, c’est de la physique: les bulles c’est moins dense que l’eau… donc toutes choses égales par ailleurs… CQFD).

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Apache dans la face Sud sommitale.

On arrive finalement sur le mont Blanc de Courmayeur. Au loin, on distingue la cordée Luigi-Speck qui se tape la sieste libératrice au sommet du mont Blanc. Les salauds, ils ont 2h d’avance sur nous. L’eau avec des bulles d’Apache fait son effet. Le bougre reprend du poil de la bête.

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Apache à quelques pas du mont Blanc de Courmayeur (4’748 m.)
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L’arête sommitale du mont Blanc de Courmayeur.

Sommet du mont Blanc. Instant de plénitude. De là-haut, la courbure de la planète apparaît comme une évidence. Nous nous trouvons sur le plus haut balcon des Alpes. Ceux-là seuls qui se sont livrés aux contemplations des hautes cimes savent combien nos pensées sont plus essentielles, plus déployées, plus rayonnantes, que lorsqu’on est resserré entre les murs de son bureau.

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Seuls au sommet du mont Blanc (4’810 m.).

Entre hier et aujourd’hui, la montagne nous a laissé gravir plus de 3800 mètres. Mais tout alpiniste sait que « la montée, ce n’est que 50% de l’ascension ». Il nous reste encore 3900 mètres de descente et 33km avant de retrouver notre voiture. Arête des Bosses, refuge Vallot, Dôme du Goûter, refuge du Gôuter, couloir de la Mort, refuge de Tête Rousse, Nid d’Aigle, Bionnassay. 7h plus tard, nous voilà une bière à la main, contents d’avoir partagé ces beaux moments. Pourquoi l’alpinisme? Pour des moments comme ceux-là, tout simplement.

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Salut les bestiaux!
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Descente finale.
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Retour vers les brumes des plaines… L’âme remplit de joie.

Dimitri Percia David