Mont Blanc par l’Innominata

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La face Sud du mont Blanc, vue depuis le val d’Aoste. Alex Buisse Photography, copyright.

Au sein de la communauté d’alpinistes, il est communément admis qu’une grande course est gourmande en efforts (pour ceux qui pensent aux courses genre Hörnligrat, c’est ballot). Et bien dans notre cas, l’effort s’est d’abord manifesté par des crampes abdominales. « Rire, c’est bon pour la santé« . Je me permets de réadapter le dicton: « Rire, c’est dangereux pour la cordée ». Traduction: bazardez 4 polissons en manque de montagne sur la face Sud du mont Blanc, et vous obtiendrez bien plus de rires que de dénivelé. C’est bien connu, les mecs, c’est comme les chiens: tout seul, ça se tient bien, en meute, c’est le bordel! La meute en question: Luigi, Apache, Speck et moi-même. C’est un peu comme les 4 Dalton, sauf qu’à la place des chaînes et des boulets, y a une corde à simple (entre les boulets).

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Les 4 boulets. De gauche à droite: Dan (moi), Apache, Luigi, Speck.

Je continue l’intro: avoir vécu l’automne 2016 en tant qu’alpiniste, c’est un peu comme visiter Disneyland un jour de vacances scolaires: soit tu te transformes en bidochon et tu te sens dans ton élément, soit tu t’annonces partant et tu vas aller voir si tu t’y trouves ailleurs. Nous partons donc ailleurs, c’est-à-dire sur une voie un peu moins fréquentée. C’est sur la sublimissime arête de l’Innominata que se porte notre choix. Normalement, ça se fait en 3 jours. Mais nos égos déplacés de jeunes alpinistes trentenaires nous font dire que, les temps de course du club alpin c’est rigolo, mais on les pète volontiers en 2 (pris séparément, je vous jure qu’on est pas aussi arrogants – pensez à la meute de chiens).

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Montée au refuge Monzino, avec la face Sud du mont Blanc en toile de fond.

On part de Vevey à 3h du matin, à 4, avec 2 voitures (ne rigolez pas, vous comprendrez vite pourquoi). Détail logistique: on compte faire la traversée du mont Blanc, et donc partir de l’Italie (parking du Frêney) et arriver en France (parking de Bionnassay). Il nous faut donc aller à 2 voitures à Bionnassay, laisser la 1ère sur place, traverser le tunnel du mont Blanc avec la 2ème, parquer à Frêney, et revenir sur Bionnassay en passant par le sommet du mont Blanc via l’Innominata et l’arête des Bosses, rependre la 1ère voiture, retraverser le tunnel, récupérer la 2ème voiture, et rentrer. Quand on explique ça au type du tunnel pour lui faire comprendre que non, on ne veut pas payer l’aller-retour avec la même voiture, on passe vraiment pour des cons. Faut dire qu’avec un peu de recul, c’est difficile de justifier l’inutile absurdité de notre entreprise. C’est un peu comme quand Sarkozy se représente aux élections, ou quand Hollande essaie de gagner des points de charisme: ça sert à rien. Bref, grosse remise en question et introspection personnelle frôlant le surmenage métaphysique. Bon, faut dire que même en restant sur des problèmes physiques, c’était pas gagné d’avance: toute cette logistique, doublée d’une estimation horaire des événements, c’est beaucoup trop pour nos petits cerveaux d’alpinistes (le fait de passer 99% de notre temps libre dans un environnement pauvre en oxygène y est peut-être pour quelque chose). Bref, l’équipe me fait comprendre que parce que je fais un doctorat et que je suis officier de l’armée suisse, je suis non seulement censé mieux comprendre qu’eux comment faut s’organiser, mais qu’en plus je dois savoir prendre des décisions. Et bien punaise, on a pas inventé la poudre, mais on n’était pas loin quand ça a pété!

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Lumière alpine…

On finit par assimiler notre position dans l’espace-temps, et partir à 07h10 du parking de Frêney. L’excitation est à son comble. Apache imite un orang-outan unijambiste de Papouasie-Nouvelle-Guinée. On lui demande de se calmer. L’ambiance est excellente, à mi-chemin entre mignonne et pathétique.

Heureusement, le cadre alpin qui nous entoure remonte le niveau. L’alpinisme, c’est aussi savoir donner de la valeur aux marches d’approche, ces randonnées dont la faune et la flore nous rappellent que, originellement, nous ne sommes rien d’autre que le maillon d’une chaîne biologique qui nous dépasse. Passer du temps en moyenne montagne, c’est réaliser que parfois, nous allons trop loin. Trop loin dans notre arrogance. Trop loin dans l’accaparement et asservissement de cet environnement qui non seulement nous a créé, mais qui nous tolère encore malgré nos dérapages. Arpenter les sentes et s’imprégner des lois de la nature, c’est certainement le meilleur remède au cloisonnement que nous, homo sapiens modernes, vivons au travers du sur-urbanisme.

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Ombres et lumières…

Après être passé à côté du refuge Monzino, nous nous dirigeons vers l’indomptable force tranquille des hautes solitudes. Nous mettons pieds sur le légendaire glacier du Brouillard, cette mer de glace tourmentée des récits de Bonatti. Je me remémore les aventures du plus grand alpiniste de tout les temps. Bonatti et le glacier du Brouillard. Nous voici sur ce même glacier, 57 ans après. La faune et la flore se font rare puis disparaissent, pour laisser place au royaume minéral de la roche et de la glace. Cet empire nous fait don de richesses inestimables: le bonheur de le contempler, la satisfaction d’y évoluer. Des richesses dans lesquelles le regard et le coeur ne font qu’un.

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Le glacier du Brouillard et l’arête du même nom.

Le glacier tient à sa réputation: les crevasses sont innombrables, et leur insondabilité met en garde l’oeil curieux de l’alpiniste. Les tréfonds bleutés nous parlent et nous attirent tel le chant des sirènes: « Viens me rejoindre… je te conserverais jusqu’à l’éternité… n’as-tu jamais voulu toucher l’immortalité? » Peut-être, oui. Mais avant d’y accéder, faudra se taper une bonne vieille chute, se péter le fémur et agoniser un bon moment avant de se laisser congeler. Ces pensées nous ramènent à la réalité. Fini de rêvasser, place à la concentration et à l’analyse de l’itinéraire.

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Apache contourne les palus.

Le fameux bivouac des Eccles s’accède normalement par la rive droite du glacier. Mais là, faut bien se l’avouer: continuer sur rive droite, c’est s’exposer à un labyrinthe dont aucun de nous ne peut affirmer avec certitude que sortie il y aura. Luigi propose de partir sur rive gauche et de suivre une ligne sur rocher afin de gagner le plateau supérieur du glacier. La grimpe semble technique. On ne sera pas déçus: on se fout presque au rupteur (je parle pour moi). Quelques mètres de traversée plutôt technique en grosses, à 3500m, avec un sac rempli d’affaires de bivouac, après 2000 mètres de dénivelé dans les pattes, c’est exactement ce qu’on est venus chercher!

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Apache sort de la traversée quelque peu technique, le sourire aux lèvres.
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Le glacier du Brouillard, ce manteau de mascarpone/crème double.

On finit par atteindre le bivouac Eccles, ce lieu imprégné d’histoire. L’écrasante face Sud du mont Blanc impose un respect faisant rougir notre modeste dimension humaine. Le silence ambiant et les voies mythiques qui l’entourent nous couvrent à la fois de paix et de doutes. A la tombée de la nuit, l’ingénuité de la cordée laisse place à l’appréhension de la course du lendemain. La peur, parfois l’angoisse, l’excitation, la hâte, tout se mêle. C’est normal. Nous sommes venus chercher ici ce que nous ne trouvons pas dans nos plaines aseptisées. Défier nos peurs, se surpasser, se confronter à nos doutes, rendre hommage à cette Nature qui nous dépasse, et finalement, accepter sa vulnérabilité. Et c’est précisément dans cet environnement que nous trouvons, certainement inconsciemment, les réponses à ces questions qui nous taraudent. Ces questions qui se laissent flouter par la brume des villes et la chaleur des foyers. Ici-haut, la légèreté de l’atmosphère triomphe de nos egos pollués. Ici-haut, les réponses à nos questions s’expriment librement. Vient ensuite ce bal des paroles de l’esprit. Un bal dans lequel tout devient clair et limpide. Les « pourquoi » se font balayer par la providence des lieux. Situation qui ne devient possible que par le rappel de notre fragilité, de notre mortalité. Il suffit d’un détail pour nous faucher. Vulnérabilité. C’est elle qui donne réponses à nos questions. Ici-haut, elle rend nos pensées plus élevées par leur nature, plus évidentes par leur contenu. Qui sommes-nous? Que recherchons nous dans la vie? Qui aimons nous vraiment? Lorsque l’on se sent happé par notre vulnérabilité, les réponses à toutes ces questions se laissent guider… par une supérieure évidence.

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Bivouac Eccles.
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Luigi et Speck préparent le thé.

Il est 3h du matin. C’est l’heure. Je m’empresse de quitter ce qui me sert de lit. Ma tête est vachement chiffonnée. La crasse du refuge sur ta gueule pendant une nuit, c’est un peu comme un masque de beauté concombre/avocat: c’est très psychologique (dans ce cas, c’est même psychotique). Imaginer entretenir un bivouac à 3850 mètres d’altitude. Ajoutez-y le fait qu’il date de 1958, et vous obtenez un cocktail syphilis-blénoragie-grippe aviaire. Mais non, même pas. Il fait tellement froid là-haut que mêmes les microbes se foutent de ta gueule depuis la plaine. J’allume le JetBoil, je réchauffe la neige fondue de la veille, je secoue les 3 autres Dalton. On mange pour faire genre, on allume nos frontales et on se transforme en souvenirs. Je m’encorde avec Apache, alors que Luigi et Speck passent devant. Il est 04h10. La pointe Eccles nous découvre une heure plus tard. Personne ne dit mot. Et pourtant, tous se comprennent. Il n’y a pas de vent. Le ciel dévoile son écran étoilé. Nous flottons au-dessus de la mer de brouillard, hors du temps, hors de l’espace.

Le fameux dièdre en 5b nous accueille. Afin de gagner du temps, nous décidons de monter en corde tendue et en petit train (une cordelette de 6m est attachée entre les 2 cordées). Luigi ouvre la danse, Speck emboîte le pas, Apache suit droit derrière, et je ferme la marche. Le dièdre est d’anthologie. Une magnifique fusion de deux plans granitiques, dément! Faut dire qu’il réveille bien ce 5b. A 6h30 du matin à mi-octobre, et bien il fait encore nuit noire. Il fait froid, et les mains comprennent vite qu’elles vont y passer: les débattues se fendent la gueule. Ca gueule. Le passage-clé débarque. 5b. Correction: 5b en cotations alpines des années 50. On ne va pas se laisser abattre, comme disaient les Kennedy. J’agrippe une prise peu positive. Mes pieds patinent dans le vide. C’est à ce moment que mes réflexes de bloc me parlent: « Mec, un crochetage talon s’impose ». (On croirait presque entendre mon pote Favre). Oubliant que je me trouve à 4050 mètres, que je grimpe en grosses, que j’ai un sac de Sysiphe, que je ne sens plus mes mains, qu’on est en corde tendue et en trad, je ne trouve rien de mieux que de coincer mon talon droit à hauteur de tête. Une façon plus catholique de passer ce crux existe sûrement, mais faut bien avouer que la perspective de coincer le talon dans de telles circonstances vend une chiée de rêve (seul un ninja yaniro détrônerait pareil geste technique). Je suis content.

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Sa majesté le Soleil éclaire la fameuse arête de l’Innominata.
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Apache à la sortie des longueurs grimpantes.

L’aurore aux doigts de rose… Le jour se lève sur ces lieux où la lumière s’exalte plus fort qu’ailleurs. Lumière alpine. Nourriture de l’âme. Avec elle, vient sa petite soeur, la morsure du froid. Tel un rappel à l’ordre, le froid minéral des hautes solitudes te remet à ta place. La montagne parle: « Je te tolère, car tu n’es que de passage. Tu connais le prix d’un séjour plus oisif… »

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Le Grand Couloir de l’Innominata.

Vient ensuite le Grand Couloir, passage pouvant être délicat selon les températures. Lorsque le Soleil dégèle ce château de cartes, cet équilibre précaire de rocs et de glace, mieux vaut ne pas rester dans les parages. Les pierres et la glace peuvent fuser. Ensuite, c’est un peu comme une roulette russe: tu sais jamais quand le coup partira. Une pluie de pierres et de glace, non merci, même les adeptes du flash drinking aux foires polonaises de vodka s’en sortent avec une meilleure espérance de vie. C’est pourquoi il est crucial de passer le couloir avant que le Soleil ne tape. Lorsqu’on y passe, rien ne bouge.

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Vers la jonction avec l’arête du Brouillard.
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La cote 4’550m. La montagne, c’est pointu!

Lancés comme des missiles soviétiques, on atteint assez vite la face Sud sommitale que l’on retrouve en glace grise à certains passages. On rallonge la corde et on place des broches à glace pour assurer le coup. Apache a un coup de mou. Il est même au bout de sa vie. Il me demande pourquoi le mont Blanc est aussi haut. Je réponds que j’en sais rien. Il enchaîne: « J’ai l’impression d’être dans un mauvais film de Jacquie et Michel ». Mais oui mon gars. Bois de l’eau avec des bulles, paraît que ça aide à grimper (rigolez pas, c’est de la physique: les bulles c’est moins dense que l’eau… donc toutes choses égales par ailleurs… CQFD).

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Apache dans la face Sud sommitale.

On arrive finalement sur le mont Blanc de Courmayeur. Au loin, on distingue la cordée Luigi-Speck qui se tape la sieste libératrice au sommet du mont Blanc. Les salauds, ils ont 2h d’avance sur nous. L’eau avec des bulles d’Apache fait son effet. Le bougre reprend du poil de la bête.

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Apache à quelques pas du mont Blanc de Courmayeur (4’748 m.)
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L’arête sommitale du mont Blanc de Courmayeur.

Sommet du mont Blanc. Instant de plénitude. De là-haut, la courbure de la planète apparaît comme une évidence. Nous nous trouvons sur le plus haut balcon des Alpes. Ceux-là seuls qui se sont livrés aux contemplations des hautes cimes savent combien nos pensées sont plus essentielles, plus déployées, plus rayonnantes, que lorsqu’on est resserré entre les murs de son bureau.

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Seuls au sommet du mont Blanc (4’810 m.).

Entre hier et aujourd’hui, la montagne nous a laissé gravir plus de 3800 mètres. Mais tout alpiniste sait que « la montée, ce n’est que 50% de l’ascension ». Il nous reste encore 3900 mètres de descente et 33km avant de retrouver notre voiture. Arête des Bosses, refuge Vallot, Dôme du Goûter, refuge du Gôuter, couloir de la Mort, refuge de Tête Rousse, Nid d’Aigle, Bionnassay. 7h plus tard, nous voilà une bière à la main, contents d’avoir partagé ces beaux moments. Pourquoi l’alpinisme? Pour des moments comme ceux-là, tout simplement.

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Salut les bestiaux!
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Descente finale.
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Retour vers les brumes des plaines… L’âme remplit de joie.

Dimitri Percia David

 

 

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