Face Nord de l’Aiguille Verte en hivernale

C’est déjà jeudi, et toujours pas de compagnon de cordée pour le projet du week-end. Akuna matata. Je me dis qu’au pire, je partirais seul. Parce qu’après tout, l’Aiguille Verte fait partie de ces sommets mythiques qu’il faut savoir honorer comme l’ont fait les plus grands: en free solo. Sauf que non en fait. Non seulement je ne suis pas un grand alpiniste, mais en plus je crève de trouille de jouer à la roulette russe en affrontant seul les crevasses de Talèfre. Pis sinon, j’ai aussi promis (détail) aux êtres qui m’aiment que je ne pratiquerai jamais le free solo (même si ça me démange autant que lorsqu’il s’agit de résister devant une bonne meringue double crème). Faut dire que même sans free solo, c’est déjà assez compliqué d’expliquer pourquoi tu fais de l’alpinisme:

  • Pourquoi tu montes là-haut alors qu’il faut redescendre après?
  • Pourquoi boire si c’est pour pisser après?
  • Je vois pas le rapport…
  • Ouais, pardon, c’est vrai…

Ou encore:

  • Pourquoi prendre tant de risques, t’as pas peur d’y passer?
  • Ben y passer c’est justement le but en fait. Par contre j’ai peur d’y rester (… à la maison). 

Bref, je parlais de la face Nord de l’Aiguille Verte. Non mais faut bien réaliser de quelle montagne on parle!

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L’Aiguille Verte.

L’Aiguille Verte a été l’une des dernières montagnes des Alpes à avoir résisté aux grosses pattes prétentieuses des alpinistes conquérants du XIXe siècle. L’Aiguille Verte, c’est un mastodonte dans l’histoire de Chamonix. Si les voies normales du Cervin on vu apparaître comme des tumeurs des cordes fixes, des baramines d’assurage, des spits et j’en passe partout là où les pas de grimpe dépassaient le 3eme degré, l’Aiguille Verte, elle, à su garder un caractère alpin. C’est donc pour mon 60ème 4000 que j’ai choisi ce sommet qui obsède les tréfonds de mon esprit d’alpiniste mono-thématique (dixit ma femme Anouck).

Manque juste un-e alpiniste à accrocher à l’autre bout de ma corde. Détail. C’est plus compliqué que je ne l’imaginais. Je poste sur Facebook, mais personne ne prend ma proposition au sérieux, malgré une moit’-moit’ offerte (tout se perd)! Je fais donc appelle à ma liste de maraudeurs. Jérôme rend hommage à son célibat en Nouvelle Zélande en prétextant un vague cours d’anglais: no go technique. Frédo me dit qu’il ne pense pas avoir la caisse pour la Verte (la bonne blague): no go par forfait. Mike vend des broches à glace à des touristes japonais: no go. Favre sert le grand Capital: no go (à peine recevable). Nils gonfle sa voile sous les tropiques: no go (‘foiré). Pache veut pas se taper une 2ème Verte en 2 jours: no go (grosse fiotte). Théo grimpe chez les Spartiates: no go technique. Jean-Da construit une maison: no go d’homme sérieux. Et Quentin se tape le Miroir d’Argentine et compte redescendre en snowblades… (oui, en snowblades…): no go surréaliste. On peut pas compter sur les mecs. Une fois de plus, c’est une femme qui me sauve la mise. C’est la FTT  Lorraine qui est partante (FFT = femme tout terrain ©, dixit David Favre). 2 coups de fils, 4 broches et 2 barres d’Ovo est c’est parti!

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la Face Nord de l’Aiguille Verte, la Grande Rocheuse (4’102 m.) en perspective.

On compte prendre la dernière benne pour Lognan et rejoindre le refuge d’Argentière après avoir reconnu la rimaye du Couturier. La descente vers le glacier d’Argentière se montre plus technique que prévue: le manque cruciale de neige couplé au froid et au vent déplacent des accumulations rendant les ponts de neige fragiles et à peine reconnaissables. On joue à toucher-couler. Avec plus de touchés que de coulés, on arrive au refuge 2h après moyennant quelques louvoiements. Nous avons quand même décidé de faire des papillons sur la corde, histoire que mon quintal puisse être retenu par Lorraine (bien 40kg de différence!). J’ai quand même réussi à m’envoyer la pointe avant de mon crampon gauche sur mon mollet droit en pétant un pont de neige. Pas de souci, mon crampon n’a rien. La pointe avant est à peine émoussée. Mon mollet, par contre, présente une coupure nette. J’hésite à amputer pour finir le travail. Finalement, c’est pas si grave, on continue.

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Le bassin d’Argentière sous les dernières lueurs du jour.

Il est 17h30 est il n’y a déjà plus de soleil. Bienvenue aux hivernales! Sauciflars, gruyère et pâtes avant de pieuter. Je mets mon réveil à 23h00. Oui, 23h00… puisqu’on part à minuit. Car selon Pache (une bonne bête), ils ont mis 8h pour monter la face Nord il y a 2 jours. Un chrono pépère dû aux conditions, dit-il. Paraît que la glace est pas loin, voire même plutôt sous ta gueule à pas mal d’endroits.

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Le glacier d’Argentière, et les flemmes rocheuses du Chardonnet.

23h00, on se lève sans vraiment avoir besoin de se réveiller. On avale des pâtes instantanées, on sert nos crampons et on se transforme en souvenirs (expression tchétchène). Les locomotives sont lancées. Connaissant le chemin de la veille, on avale l’approche en 1h15. Détail: sous un ciel de nouvelle lune, on voit aussi bien qu’une taupe myope hypermétrope. Ajoutez à ça le fait que le jour le plus court de l’année a eu lieu il y a une semaine exactement, et vous n’avez que 8h de jour. Va falloir se faire péter le caisson!

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Lorraine dans la sortie directe du couloir Couturier.

On passe la rimaye multiple moyennant quelques pas plutôt athlétiques. Viens ensuite la looooongue montée du Couturier. J’avoue avoir lâché la goutte en passant à côté des goulottes « Ooh Yeah » et « Late to say I’m Sorry »…  Non parce que les faces Nord à 50-55 degrés de pente c’est sympa, mais c’est quand même plus drôle quand c’est plus technique. De toute façon c’est pas le sujet. On avait dit le Couturier, donc c’est le Couturier! Et de toute façon, la glace n’est pas loin, rajoutant un peu de piment. Mais il est encore possible d’éviter de mettre les mollets au rupteur en empruntant quelques traînées de neige. On monte en corde courte. Une sortie inévitable en glace apparaît. Je demande à Lorraine si elle est à l’aise sans points d’assurage. Elle répond que oui (c’est une FTT, svp). Je tends tout de même la corde à fond au cas où elle ferait un faux pas. On retrouve enfin la neige, mais Lorraine a une vilaine envie de cotzer, ce qui finit par arriver. Les pâtes n’ont pas passé. Je lui demande si elle la sent de continuer. Elle m’insulte presque. Je prends ça pour un oui. Après avoir crépis la moitié de la face Nord de pâtes Subito de chez Migros, on finit par atteindre les 120 derniers mètres de glace vive. On pose des broches à glace et on rallonge la corde pour assurer le coup (une glissade ici serait garante de 1’000 mètres de chute: une mémorable tôlée de 12, comme qui dirait mon pote Favre – notez l’influence irréfutable que ce bambin a sur mon vocabulaire). Cherchant à alléger son sac, Lorraine décide de virer ces 2 gants main-droite, histoire de compléter le côté hivernal de la course (traduction: en prenant des photos, la gravité fait des siennes). Le soleil se lève, libérant un moment de complétude dont l’environnement minéral alpin suffit à remplir un cœur d’alpiniste. Après de tels moments, je pourrais faire des déclarations d’amour à toute la planète, y compris à Bachar al-Assad (mais non, je déconne). 

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L’aurore aux doigts de rose…

Nous arrivons au sommet à 09h00, soit 9h après avoir quitté le refuge. Seuls au sommet de la Verte, quel privilège! À l’épicentre du massif du mont Blanc, la vue porte l’ambiance d’un sommet bardé d’histoire. Je dirais même que la vue à une odeur, ou plutôt un parfum: celle de la récompense.

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L’aiguille d’Argentière joue la coquette, avec les 4’000 suisses en toile de fond.

Passez 15 minutes au sommet de la Verte, et vous vous rendrez vite compte que la théorie de la relativité générale d’Einstein, c’est pas des foutaises! On y reste une demie heure qui passe comme 2 minutes (je crois que c’est dû au fait qu’on se trouve plus loin du centre de la Terre, et que l’on tourne donc plus vite, bref, un physicien vous expliquera ça mieux que moi).

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Sommet de la Verte (4’122 m.).

L’arête sommitale menant au col de la Grande Rocheuse est en piteux état: légèrement cornichée versant Sud, suivi d’une neige couscous au Nord sur 30-40cm, pour finir sur de la glace grise en contre-bas. Entre les corniches et la glace, notre cœur balance. La corde courte et les anneaux du suicide sont de mise. On atteint ensuite les rappels du Whymper. Punaise mais pourquoi on a pas pris les skis! Autant la face Nord était en conditions moyennes pour y grimper, autant la face Sud présente une neige top nickel pour du beau ski! Et ben non, à la place on se tape 20 rappels. Mais d’où vient cette neige parfaite à skier? On se le demande encore.

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Les Grandes Jorasses (4’208 m.) et le mont Blanc (4’810 m.), vus depuis le sommet.

La pente n’est pas abrupte (50 degrés max). Ce qui pose problème lorsque l’on balance les cordes de rappel… elles finissent par se crocher sur tous les rochers. Le moment se prête bien aux braillées gratuites. La descente est longue et interminable. Au passage, un yeti du PGHM nous passe à côté en desescaladant après avoir pris la première benne à 09h00. On prend une leçon d’humilité dans les gencives.

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Premier rappel du Whymper.
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20e et dernier rappel!

On renforce le dernier rappel qui semble tenir uniquement par la force du raisonnement. On passe la rimaye himalayenne (dimension surréaliste). On est enfin sur le glacier de Talèfre. Ça fait déjà 17h que l’on crapahute. Lorraine a des douleurs au dos et au talon. Une pause? Pauser, c’est tricher. On ralentit le rythme. On louvoie entre les crevasses, mais les conditions sont parfaites: le glacier est bien bouché.

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Le glacier de Talèfre.

On arrive au refuge du couvercle à la tombée de la nuit. On redescend jusqu’à la mer de glace, puis jusqu’au Montenvers. Chamonix est encore bien loin. 22h de course en tout. Lorraine, t’es une machine! Pour citer Rébuffat: « Avant la Verte, on est alpiniste. À la Verte, on devient montagnard ». 

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Les Jojos.
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La Dent du Géant (4’013 m.) et le mont Blanc (4’810 m.).

Je me suis assez gelé les orteils sur cette Verte. Le kitesurf en Tanzanie pour les 2 prochaines semaines risque de bien passer. Ciao zäme!

Dimitri Percia David

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